Chapitre 4: Croissance meurtrière

Nous ne pouvons pas continuer ainsi, en négligeant les plus démunis. Il faut de toute urgence les libérer de la souffrance et de ses causes, de notre ignorance, de notre égoïsme, de notre consumérisme à outrance. Il faut éliminer les causes de ressentiments qui alimentent le cycle de la violence et du terrorisme. Tout ce qui met en danger leur existence: le népotisme, la haute finance, la corruption et les trafics d'influences, le cynisme, l'arrogance et les offenses...

Ce que nous partageons, tous sans exception, c'est notre condition, notre humanité. Nous sommes tous égaux devant la nécessité, tous d'égale dignité. Nous avons tous le même droit à l'eau. Nous ne pouvons accepter qu'un seul en soit privé. La loi du marché, de l'offre et de la demande, n'a pas vocation à s'appliquer. Quand nécessité fait loi, l'usufruit est garanti. Nul n'a le droit d'accaparer ce dont dépend la vie d'autrui. Plus que du vol, c'est une tuerie, un carnage, une ignominie. Nous avons le devoir de combattre l'infamie. La responsabilité existe dans cette société. Il faut la déployer comme la démocratie doit se répandre de la base au sommet.

Mais faites fi de tout cela! Confortez-vous, soyez tranquilles! La vie est belle. Dansez, riez, caricaturez! Libérez votre agressivité refoulée. Ecoutez notre publicitaire: nos envies sont prioritaires. Ne doutez pas de notre légitimité, nous sommes un peuple de vainqueurs, nous sommes de la race des "saigneurs", nous servons un idéal supérieur. Ecoutez notre avocat: nous ne sommes pas si cruels. On ne parle pas d'assassinat, mais de régulation naturelle. Celle-ci doit assurer l'évolution de notre espèce en endiguant leur prolifération, en procédant à l'extermination des éléments les plus fragiles, affaiblis, indigents, inférieurs, inutiles, improductifs. Ils ne sont pas compétitifs. Tout ce qui n'est pas rentable est indésirable. Il faut désamorcer la bombe démographique à retardement. Ne pas chercher à enrayer l'accroissement de la mortalité dans les pays les moins avancés.

Voilà le crime parfait, en toute innocence et bonne conscience: causer la mort sans intention de la donner, sans victime reconnue, identifiée, sans mobile apparent, sans infraction à la loi pénale ou civile, mais simplement par notre attitude servile, pour assouvir notre soif de surconsommation. Le témoin passif est complice. L'homicide est involontaire...

On nous dit que la bombe humaine est allumée, et qu’elle va faire exploser la planète. Chaque année, 79 millions de bouches supplémentaires à nourrir. Toujours plus de besoins en eau, en énergie, en matières premières... Nous serons bientôt 9 milliards sur Terre.

On nous dit que la croissance démographique va peser lourdement sur les ressources de la planète. Mais l’écrasante majorité ne consomme pas ou peu, ne gaspille pas. Ils ne sont pas énergivores. Victimes et non bénéficiaires des énergies fossiles et de nos révolutions industrielles. Ils n’ont rien à échanger, pas de biens accumulés. Ils ne connaissent pas le confort, l’électricité, l’eau courante, l’assainissement des eaux usées. On les fait cultiver pour exporter, pour alimenter les moteurs de la croissance et de nos voitures... On leur fait la vie dure, on les prive de nourriture, on impose la monoculture.

Dans cette société de survie, dans cette lutte pour la vie, contre la pauvreté, on a creusé leur lit. Il faut faire des enfants pour les faire travailler, compenser leur forte mortalité, agrandir le cercle de solidarité qui garantit les vieilles années... Leur espérance de vie ne dépasse pas 50 ans.

La plupart iront grossir les rangs des indigents, dans les bidonvilles surpeuplés des régions en développement, au milieu des déchets, sans eau potable ni assainissement, à la merci des pandémies. 

Peuples accablés, dupés, trompés, massacrés, pillés, après des siècles de dictature coloniale, de traîte des Noirs, pour fonder nos économies occidentales...

Chassés par les effets du réchauffement climatique, auquel ils n'ont quasiment pas contribué... La production alimentaire décline dans certaines régions de la zone intertropicale, où les taux de malnutrition sont déjà les plus élevés, alors qu'aux latitudes moyennes on devrait bénéficier d'étés plus chauds et d'hivers plus arrosés, et voir les rendements agricoles augmenter... La crise écologique est planétaire, injuste, humanitaire...

Balayés par les catastrophes naturelles, les sécheresses, les inondations, les cyclones, les ouragans, les tsunamis, les volcans, les séismes, la guerre et le terrorisme... Privés de nourriture et des moyens de la produire.

Ruinés, expropriés par l'agrobusiness, les multinationales de la faim et de la soif, qui accaparent les terres, les ressources naturelles, qui alimentent les guerres, génocidaires, écocidaires...

Enchaînés à la dette, à des taux d'intérêt malhonnêtes, accablés par les taux de change, étranglés par les institutions économiques internationales qui promeuvent la libéralisation des échanges, empêchant le Sud de déveloper ses solutions, ses productions...

Subissant les conséquences d'une crise financière dont nous sommes les artisans, coupables négligents, dans laquelle ils ne portent aucune responsabilité, tandis que les plus riches peuvent continuer de s'enrichir outrageusement...

Ils n'ont plus qu'à migrer, à leurs risques et périls, pour trouver un asile, à boire et à manger. Une vie tranquille et sans danger. Combien vont échouer, se noyer, être refoulés, parqués, écroués?

De notre côté de la Méditerranée, ce que l'on craint par-dessus tout, c'est le raz-de-marée humain. Les réfugiés pourraient être 200 millions à nos portes au milieu du siècle. Nous ne sommes pas prêts à accueillir chez nous toute la misère du monde. Nous ne sommes pas près d'autoriser chez eux des conditions humaines. Arrêtons de nourrir la haine! Il faut mettre un terme à l'exploitation économique des pays les plus pauvres.

Afrique en ébullition. Peuples opprimés, néocolonisés. Victimes sans nom et sans raison, si ce n'est celle du plus fort, du plus fourbe, du plus grand prédateur. D'aucuns vont publiquement s'immoler par le feu pour dénoncer l'inacceptable, l'injustifié, pour attirer l'attention sur leur malheur. D'autres vont se faire exploser et semer la terreur.

Plus d’un milliard d’êtres humains subissent la faim au quotidien, quand, dans nos pays riches, on jette beaucoup plus de nourriture qu'il n'en faut pour subvenir à leurs besoins. En gaspillant la nourriture, on gaspille l’eau, l’énergie et les autres ressources qui ont servi à la produire, à la transformer, à la transporter. A toutes les étapes du circuit alimentaire, on trie, on calibre, on jette. A la maison, nous produisons d’énormes quantités de déchets, qui finissent dans les égouts ou en décharge, où leur décomposition produit du méthane, un puissant gaz à effet de serre.

Les plus nantis (7% de la population mondiale), dont nous faisons partie, sont responsables de la moitié des émissions de CO2 quand les 50% les plus pauvres, soit 3.5 milliards d'individus, n'émettent que 7% du CO2

On s’effraie à l’idée que tous pourraient adopter notre modèle de développement et nos mauvaises habitudes occidentales, auquel cas la planète ne serait pas tenable. En attendant, et pour longtemps encore, c’est une petite minorité qui appauvrit la planète et la plus grande partie de l’humanité. La plus grande misère côtoie les milliardaires. L’écrasante majorité est condamnée à l’austérité, à la pauvreté héréditaire, à la misère forcée.

Les 20% les plus riches de la population mondiale consomment 90% des biens produits, tandis que les 20% les plus pauvres en consomment 1%.

Si la pression s’accroît sur l'eau, sur nos têtes, sur les ressources de la planète, ce n’est pas de leur fait. Les pauvres ne prennent pas l’avion, sinon entre deux douaniers. Chaque jour, près de 49000 avions polluent les airs, transportant nos hommes d'affaires, nos touristes internationaux, 63000 bateaux sillonnent les mers, 17000 cargos, 14000 tankers, transportant nos denrées, notre minerai, nos biens manufacturés, nos produits pétroliers… Ils vont récupérer nos déchets.

Ils n’ont pas de véhicule particulier, pas de 4x4 rutilant, polluant. Des centaines de millions de voitures sur les routes et les autoroutes. On en produit des dizaines de millions chaque année. On extrait chaque jour des millions de barils de pétrole pour les faire avancer.

Chaque jour, on transforme en aliments des milliers de lapins, des dizaines de milliers de chevaux, des centaines de milliers de vaches, des millions de canards, des dizaines de millions de poulets, pour notre régime alimentaire carné. L'élevage consomme 750 millions de tonnes de blé et de maïs chaque année, assez pour nourrir convenablement les 1.4 milliards d'êtres humains les plus pauvres, et 100 millions de tonnes pour la production d'éthanol.

Chaque jour, on vend des centaines de milliers de téléviseurs et d’ordinateurs, des millions de téléphones portables. La fabrication de chaque puce électronique exige 32g de produits chimiques, 1 litre de pétrole et 32 litres d'eau...

L’écrasante majorité ne connait pas cette addiction à l'énergie et à la consommation. Mais elle en subit les conséquences, notre inconséquence. 

Notre mode de vie est marqué par l’abondance, le gaspillage, l’obsolescence, le jetable. Il se nourrit du productivisme agricole, industriel, énergétique, touristique… Notre mode de vie est dépendant de ses approvisionnements en matières premières, de sa production d'énergies fossiles et nucléaire, de ses émissions de gaz à effet de serre, du pillage éhonté des pays les moins avancés, maintenus à dessein dans un état sous-développé, au stade préindustriel, sous la coupe de tyrannies cupides et cruelles, Etats autoritaires, grands propriétaires terriens, latifundiaires, seigneurs de guerre, marchands d'armes, pour que nos cartels puissent continuer de siphonner leurs richesses naturelles.

Si on veut désamorcer la bombe humaine à retardement, si on veut stabiliser les taux de natalité, alors nous devons les aider à sortir du sous-développement dans lequel on les a confinés pour mieux les exploiter. À nous de remettre en question ce modèle de développement fondé sur le consumérisme et la croissance aveugles. Et de permettre chez eux des conditions de paix, de prospérité, de justice et de liberté. À nous d'exiger l'universalité des droits. Effacer la dette odieuse, améliorer leur situation économique, politique et sociale, créer des services publics dans la santé, l'éducation, le logement, l'eau et l'assainissement, apporter de la nourriture en cas de famine, des médicaments en cas de pandémie, promouvoir l'autosuffisance vivrière… Les solutions existent, prêtes à l'emploi, les moyens ne manquent pas. Il faut brider les intérêts oligopolistiques. Arrêter de plumer l'Afrique!

Promouvoir la troisième révolution industrielle en gestation, fondée non plus sur la compétition, le vol, la prédation, les énergies fossiles et nucléaire, mais sur la coopération, la contribution, les technologies de l’information et de la communication, les énergies renouvelables et leur démocratisation.

Un habitant sur 4 n’a jamais eu l’électricité. Il n’y a pas assez de pétrole et autres combustibles fossiles, ni assez d’uranium, pour préserver notre mode de vie luxueux, énergivore, et permettre aux milliards de pauvres d'accéder au confort minimum. Le droit d’accès à l’électricité est crucial pour sortir de la pauvreté. Pas de développement sans électricité...

Mais le progrès n'ira pas de soi... Il accouchera dans la douleur, la mise au pas des prédateurs. Nous devons affronter les forces d'asservissement, protéger la planète des pillages et des destructions. Le pouvoir politique ne doit pas rester hors de portée des populations. Notre mode de vie doit faire l'objet de discussions et de remises en question.

Notre responsabilité est pointée, mais elle n’est pas assumée. Elle est diluée, rejetée. Nous poursuivons notre chemin à dessein, avec des œillères. Il faut dire que nous sommes autrement préoccupés... La fièvre continue de monter, sans même nous alerter...

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×