Chapitre 3: Or bleu / Or noir

Au niveau mondial, la pression s’accroît sur la ressource en eau. La concurrence fait rage entre les Etats, sur les marchés, autour des aquifères transfrontaliers, pour assurer l’approvisionnement de leurs populations et de leurs activités. La concurrence enflamme les nations menacées de pénurie, de privations et de privatisations. C'est la ruée vers l'or bleu. Chacun veut tirer son épingle du jeu. On se bat pour l’accès à l’eau, comme au pétrole, aux minerais, aux terres cultivables.

Tous les Etats ont signé la « Pax Americana », la nouvelle « lex mercatoria », la loi du marché-roi, celle du « chacun pour soi et tout pour moi », prêchant la possession, le vol, la prédation, et non la redistribution, la compétition face à la coopération, la passion du gain contre les droits humains. Vive la collaboration entre les Etats et les grandes entreprises multinationales! Il n'y a pas de frein, pas de limite, pas de résistance à la voracité, aux sacrifices humains, au pouvoir de marché des oligopoles.

De sombres perspectives font saliver nos multinationales, spécialisées dans l’exploitation des situations de rareté, qui font grimper les actions et les taux de mortalité. L'eau qui devient rare, c'est de l'or en barre.

Ressource capitalistique, il faut investir pour la produire, la potabiliser, la transporter, la distribuer et assainir les eaux usées. Il faut payer pour en bénéficier.

On fauche des vies, on prèche l'envie, c'est ainsi que l'on génère des dividendes aux actionnaires. On organise la rareté pour faire du PIB, créer de la valeur ajoutée. La rareté est le résultat de l'insalubrité. La pollution des ressources est généralisée.

L'or bleu suit le même chemin que l'or noir, celui de la gabegie. Ils ne soutiennent pas la vie, au contraire il la détruisent, à coups de marées noires et de marées humaines, de stratégies et de stratagèmes. S'ils font tourner nos économies et la machine à profits, c'est au détriment de l'environnement et des plus démunis, au prix d'un accroissement vertigineux de l'entropie. Le réchauffement du climat va en s'accélérant. Les énergies fossiles libèrent dans l'atmosphère des quantités industrielles de gaz à effet de serre qui emprisonnent la chaleur sur Terre. Pour alimenter notre train de vie, nous brûlons toujours plus de pétrole, de charbon et de gaz naturel.

Avec le pétrole, on fait du carburant pour aller plus vite, plus loin, mais ni mieux, ni bien. De l'essence pour nos moteurs à explosion, du kérosène pour nos réacteurs d'avion, du gazole pour nos diésels. Des particules fines pour réduire notre espérance de vie et accentuer notre dépendance aux médicaments. Avec le pétrole abondant et bon marché, on a fait exploser la mobilité et imploser la société. On perd son temps dans les déplacements, on perd la vie dans des accidents. On a fait de nous des hommes errants, qui courent après l'argent. On nous a déracinés, programmés pour saccager.

Avec le pétrole, on fabrique des engrais chimiques pour notre agriculture industrielle et nos élevages intensifs, des pesticides pour cultiver nos aliments, des plastiques pour les emballer, suremballer, des fibres textiles, synthétiques, pour nous habiller, des produits pharmaceutiques et cosmétiques pour notre hygiène et notre beauté superficielles, artificielles, car en profondeur on manque de soin et d'attention. Des combustibles fossiles qui produisent l'énergie pour nous surchauffer, pour nous éclairer la nuit, quand toute la sainte journée nous sommes plongés dans l'obscurité, dans l'obscure cité.

On a construit des villes de plus en plus grandes, tentaculaires, on a détruit des millions d'hectares de terres agricoles, naturelles et forestières. On a bâti des métropoles, des paradis pour oligopoles publics-privés... Pour faire plaisir aux cimentiers, aux rois du BTP, aux gestionnaires du capital financier, on a bétonné, bitumé la ville, on a goudronné, macadamisé la vie. On a construit des pavillons à perte de vue, sans aucune vision, des logements en batterie, des clapiers, des trous de souris pour les plus démunis. On a étendu les réseaux routiers, autoroutiers, les trajets en voiture, les transports de marchandises, les supermarchés. Avec le pétrole abondant et bon marché, on a nourri notre addiction à l'énergie et à la consommation.

En quelques décennies, on a transformé notre agriculture vivrière, bio, nourricière, en monocultures intensives et meurtrières. On a gavé l'agro-business, qui a besoin de 10 kcal d'énergie primaire pour nous apporter 1 kcal alimentaire... Les activités liées à la nourriture consomment 35% de notre énergie finale et génèrent 30% des émissions de gaz à effet de serre. Il faut toujours plus d'eau pour irriguer les productions non-maraîchères... Et toujours plus de produits phytosanitaires.

Avec le pétrole abondant et bon marché, on a alimenté une croissance pleine de vices, la croissance de leurs bénéfices. On a pu produire à moindre frais, avec de forts taux de rentabilité, dans des pays où la main-d'oeuvre était surexploitée, où la dignité des travailleurs était bafouée, où les syndicats n'existaient pas, où l'environnement ne se protégeait pas...  On a délocalisé à tour de bras et détruit des millions d'emplois.

Le pétrole tire la croissance de leurs profits. Ressource capitalistique, il faut investir financièrement pour l'extraire, le raffiner, le transporter, le distribuer. Il faut investir dans la Recherche et Développement pour mettre au point des procédés coûteux et polluants afin d'extraire le pétrole non conventionnel (huiles extra-lourdes, sables bitumineux, schistes bitumineux), exigeant beaucoup d'eau et d'énergie... La société OXY au Canada atteint des taux de récupération de 70%, moyennant 50 barils d'eau pour chaque baril de pétrole...

Il faut investir l'armée pour assurer l'approvisionnement et sécuriser la filière. Il faut faire la guerre pour contrôler l'accès aux matières premières et préserver nos intérêts, protéger les sites miniers et les champs pétroliers, écraser les rebelles qui exigent le partage de la rente et qui lèvent des fonds, via la contrebande, le pillage et le massacre des populations, pour acheter des armes que nous fabriquons... 95% des armes qui alimentent les conflits dans le monde sont fabriquées par les 5 pays membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, dont la France fait partie. Le Dalaï-lama a raison: "Un pays qui vend des armes vend son âme." On fait de la croissance un drame. On fait tourner notre industrie de la Défense, la paix dans l'âme. On tue les enfants-soldats au Mali, en Libye, au Nigéria.

De puissants intérêts s'opposent à toute transition écologique-énergétique. Pour Veolia, la vente d'eau en gros et le traitement de l'eau contaminée sur les sites non conventionnels représentent un énorme potentiel. On minimise les dégâts écologiques et sociaux. On ignore la contamination des sols, des nappes et des cours d'eau.

Les chinois et les indiens ont accru la demande qui a dépassé l'offre, faisant grimper les cours du brut. En juillet 2008: 147 dollars le baril. Si le prix du pétrole est redescendu depuis, ce n'est que temporairement, stratégiquement, en toute opacité. Le pic pétrolier va sonner l'envoi des hostilités. Les Etats se concurrencent pour assurer leur approvisionnement, pour s'attirer les bonnes grâces des pourvoyeurs de l'or noir, des pays exportateurs, des compagnies pétrolières et gazières. Les gouvernements du monde entier se trouvent dans l'incapacité de raisonner, arraisonner le marché des pétroliers et des banquiers.

Sur les marchés financiers, on s'échange du pétrole-papier, des cargaisons qui n'existent pas. On emprunte, on s'endette pour spéculer, on titrise, on transforme les créances en obligations. On se couvre avec des produits dérivés... Le secteur le plus rentable, c’est l’exploitation minière et la production de pétrole brut, qui génèrent près de 20% de profits sur le chiffre d’affaires. La mise à sac de la planète risque fort de continuer...

Quand on ne gère pas les risques, il faut apprendre à gérer les crises, les complications catastrophiques. Trop souvent, on néglige la prévention. On n'écarte pas le danger, on le laisse arriver et produire tous ses effets. On n'empêche pas le malheur, on ne retient pas le fléau qui s'abat sur les populations. On laisse faire, on laisse aller, on laisse passer les eaux contaminées. On sait que l'eau potable va bientôt manquer sur une grande partie de la planète, mais on ne fait rien pour en éviter le gaspillage et les mésusages. On laisse faire, on laisse aller, on laisse polluer en toute impunité, on laisse passer les eaux contaminées, les capitaux, les IDE (Investissements directs étrangers). On libéralise, on recolonise. On ne gouverne que les effets, par la force des choses, par la peur, on ne s'attaque jamais aux causes. On fait du PIB grâce aux techniques et aux usines pour le traitement des eaux "usées". On fait du PIB quand les plages sont souillées, les oiseaux englués. On fait du PIB quand on brûle les énergies fossiles responsables de l'immense majorité des émissions de CO2

On fait du PIB quand on envoie des drones pour surveiller et renseigner, le détachement Air de l'armée française pour la sécurité du Niger, de l'Afrique de l'Ouest et de la France. Nos intérêts sont dans la balance.

Mais la racine du mal se trouve-t-elle au Sahel? Doit-on se contenter de faire la guerre contre le terrorisme? Bush Junior l'a dit: "Notre mode de vie n'est pas négociable." Il n'est pas non plus généralisable. Il est pacifiquement indéfendable.

Au sommet de Copenhague, en 2009, les chefs d'Etat et de gouvernement ont fait la preuve de leur incompétence et de leur égoïsme, de leur incapacité à réguler le climat et le vivre ensemble. Aucune mesure de réduction des émissions de gaz à effet de serre, à court, moyen ou long terme, aucune répartition de l'aide financière et technologique aux pays en voie de développement.

Et pourtant, dans la Déclaration du Millénaire des Nations-Unies, adoptée en 2000, la communauté internationale s’était engagée à réduire de moitié, entre 2000 et 2015, la proportion de personnes n’ayant pas accès à l’eau potable et à mettre fin à l’exploitation irrationnelle des ressources en eau. La deuxième partie de l’engagement est tombée à l’eau. Les aquifères terrestres sont surexploités, pollués. Quant à la première partie, le seul objectif digne de ce nom, c’est l’accès pour tous, universel, à l’eau potable et à l’assainissement, sans attendre des décennies. Nous en sommes très loin, et pourtant nous en avons les moyens...

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